Tribune de Jean-Yves Bonnaire : Comment transformer la crise du glissement de terrain de la RN9 en opportunités

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Un début de crise….
Pour les crises qu’on ne peut anticiper (comme un séisme) l’important est de réagir et rebondir avec justesse et célérité. C’est ce qu’ont fait les autorités de la CTM : avant qu’il n’y ait plus de dégâts, la portion de route a été fermée à la circulation.

Il est en effet classique de voir une crise générer de nombreuses autres crises par ricochet et effets collatéraux. La crise ou plutôt les crises dominiquaises en sont l’exemple typique après la catastrophe du cyclone Maria en septembre 2017.

Combien de temps les usagers de la route vont-ils supporter ces embouteillages ?
Quelle va-être la perte de chiffre d’affaires des commerces de la zone de la Jambette ?

Des questions légitimes que se poseront les commerçants de la zone touchée ainsi que leurs salariés. De nouvelles dispositions devront être trouvées. Des solutions qui assurément agiront sur la culture d’entreprise en période de crise.

C’est quoi la résilience urbaine ?
La résilience urbaine est définie par l’organisation « 100 villes résilientes » comme la capacité des individus, des quartiers, des institutions, des entreprises et des systèmes et réseaux à l’intérieur d’une ville, de survivre, de s’adapter et de continuer à croître quels que soient les contraintes quotidiennes ou les chocs brutaux auxquels ils sont exposés.

L’organisation des « 100 villes résilientes » (1) créée en 2013 (c’est tout récent) par la Fondation Rockefeller regroupe des villes importantes disséminées sur les cinq continents. Elle vise à mettre en réseau des villes et à partager des expériences sur des problématiques aussi variées que, l’inefficacité des transports publics, la violence urbaine, le chômage chronique, l’assainissement, la gestion des ordures ménagères…. Elle s’intéresse aussi aux chocs et crises générées par des évènements plus soudains tels que les séismes, les inondations et attaques terroristes qui immanquablement créent le chaos à l’intérieur de la cité. Des évènements qui semblent initialement plus anodins se révèlent cependant très rapidement extrêmement disruptifs et créateurs de chaos pour les villes et autres conurbations.

C’est le cas du très récent évènement qui affecte le réseau routier foyalais et dont nous commençons seulement à mesurer les impacts.

Les évènements géotechniques en cours au niveau de l’échangeur de la Pointe des Sables sont en effet graves. Apparus dans la nuit du 25 au 26 août dernier, les désordres ont rapidement conduit à la fermeture d’un axe routier vital cinq jours après et à quelques jours de la rentrée scolaire générale (!). En effet, les mouvements de sol constatés auraient été aggravés et accélérés par la surcharge apportée par un trafic intense constitué en grande partie par des véhicules avec une charge à l’essieu importante du fait de la proximité du port à containeurs de la pointe des Grives et de l’incinérateur. La chaussée était de toutes les façons, impropre à son usage en raison de l’ouverture de fissures béantes. La RN9 qui accueille en moyenne un peu plus de 34 000 véhicules par jour (2) est désormais fermée à la circulation dans un sens pour une durée qu’il n’est pas possible d’évaluer tant que les investigations en cours ne sont pas terminées, que les études soient faites et travaux de confortement ne soient réalisés. Tout au plus peut-on espérer que la mise en concurrence des entreprises pour les travaux de confortement se fera sur des bases accélérées expressément prévues par le code des marchés publics, car il y a bel et bien urgence à agir.

Ce n’est pas la première fois en Martinique que des axes routiers sont fermés à la circulation et il a parfois fallu plusieurs années pour voir le trafic être rétabli comme peuvent en témoigner les usagers de la RD1 reliant Deux-Choux au Gros-Morne restée fermée pendant près de 10 ans. Les phénomènes de sols sont particulièrement difficiles à interpréter sans mesures et essais coûteux et qui malheureusement demandent parfois du temps, or c’est précisément ce dont plusieurs acteurs ne disposent pas dans ce délicat dossier.

La Zone Industrielle de la Jambette étouffe !
Les résultats de l’enquête ménages déplacements réalisée en 2014 par l’Observatoire Territorial des Transports de la Martinique (3) montrait déjà que 74% des déplacements des ménages se faisaient en voiture particulière contre seulement 9% en transport en commun (le solde étant effectué à pied). 203 332 véhicules particuliers et professionnels étaient immatriculés en 2017 pour une population estimée à 384 876 habitants ; la Martinique tient le haut du pavé en matière de nombre de véhicules par habitant (1 véhicule pour 1,89 habitant).

C’est donc un euphémisme de dire que les déplacements urbains sont l’un des plus grands enjeux du « bien-vivre » et de l’efficacité au travail en Martinique.

La zone de la Jambette regroupe de nombreuses entreprises pourvoyeuses d’emplois et c’est un espace économiquement important à l’échelle du territoire.

Du fait de la fermeture de la RN9, la zone de la Jambette est aujourd’hui le chemin de délestage naturel pour les usagers de la RN9 débouchant sur le giratoire Dorothy. Ce trafic supplémentaire vient se rajouter aux difficultés de circuler quotidiennement observées sur cette voie qui n’est pas effectivement pas dimensionnée pour un tel flux.

Jean-Pierre Bidault des Chaumes, Président de la Fédération des zones d’activité de la Martinique est monté au créneau le lundi 3 septembre dernier pour que les 300 poids lourds qui sortent du port quotidiennement respectent scrupuleusement la déviation mise en service par l’Avenue Maurice Bishop. Dans des courriers en date du 28 septembre 2017 et du 21 février 2018, la Fédération des zones d’activité de la Martinique dénonçait déjà l’asphyxie de la zone de gros de la Jambette.

Cette zone a déjà, dans un passé récent, été victime d’autres aléas parmi lesquels, les inondations répétées de mai 2013 et l’incendie des établissements SODIMA et LEVERT en décembre 2015.

Cela fait beaucoup pour ces commerçants et chefs d’entreprises qui voient aujourd’hui de nouvelles difficultés se présenter.

Et maintenant que fait-on ?
L’évènement géotechnique RN9 Pointe des sables est une nouvelle occasion de réfléchir à l’aménagement du territoire à l’échelle de la Martinique. Certains espèrent que la récente mise en service des Bus à Haut Niveau de Service du TCSP permettra de compenser la fermeture d’un axe de circulation majeur. Cela reste à vérifier sur la durée.

Pour la puissance publique, la résilience des infrastructures se joue essentiellement sur la robustesse, la flexibilité et la redondance (c’est-à-dire la création volontaire de capacités supplémentaires sous-utilisées en période d’activité normale mais immédiatement disponibles en cas de crise). La capacité d’apprendre des évènements passés pour bâtir un futur où on prend moins de risque de se faire surprendre est aussi une attitude responsable et résiliente. Les environs du secteur aujourd’hui impacté ont par le passé montré des instabilités géotechniques majeures ayant par exemple nécessité la réalisation de confortement de talus sous le Centre d’Affaires Valmenière, coté autoroute.

L’émergence de solutions possibles et immédiates
Dans tous les cas, penser l’aménagement du territoire est une question qui nécessite du temps alors même que les entreprises privées de la zone de la jambette sont dans une situation de crise qui réclame des solutions urgentes.

Après réflexion, cet évènement peut être comme on dit chez nous « an bien pou an mal », car en toute crise, quelle que soit sa sévérité, se trouvent des opportunités de rebond et de croissance pour le secteur privé.

Des entreprises ont déjà commencé à mettre en œuvre des solutions très pratiques :
–      Le télétravail
–      La mise en place d’horaires décalés
–      Ouverture le week-end

Tout cela requiert le développement d’une culture d’entreprise plus progressiste mais tellement plus résiliente. Tous, dans l’entreprise, doivent se sentir concernés par ces questions qui remettent parfois en cause nos habitudes mais le chef d’entreprise devra toujours être le moteur du changement.

Faire d’une crise, une opportunité ?
Le passage dans la zone de clients potentiels qui ne fréquentaient pas ce secteur car ils empruntaient toujours l’autoroute peut aussi l’être l’occasion de communiquer de manière opportuniste pour mieux faire connaitre les différents commerces et services qui existent dans cette zone d’activité, d’autant plus que la traversée se fait à petite vitesse.

Les restaurants du secteur pourraient profiter du chaos pour développer un service de livraison expresse par deux-roues ou ils pourraient s’associer pour offrir ce service à des acteurs existants qui le maitrisent (pizzerias).

Pour l’ensemble des acteurs publics et privés cette crise doit nous faire prendre conscience de la nécessité de mettre en œuvre des processus de construction du territoire plus collaboratifs. Nous avons tous à gagner à anticiper, à prendre en compte les contraintes des uns et des autres dans la réalisation d’infrastructures routières ou autres, plus adaptées, plus durables et in fine plus résilientes.

1 https://www.100resilientcities.org/
2 source DEAL – comptage de 2016
3 http://www.observatoire-transports-martinique.com/

Par Jean-Yves Bonnaire, directeur général de Carib Sand and Stone Ltd.

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