La Fédération Régionale du Bâtiment et des Travaux Publics (FRBTP) Martinique a récemment tiré la sonnette d’alarme lors d’une conférence de presse consacrée à la situation du secteur du BTP.
À travers les interventions des représentants de la filière et l’interview de Jean‑Yves Bonnaire, Secrétaire Général de la FRBTP Martinique, un constat s’impose : le bâtiment et les travaux publics traversent aujourd’hui une crise profonde, multifactorielle et potentiellement systémique. Derrière les chiffres, ce sont des centaines d’entreprises, des milliers d’emplois, la question du logement, la commande publique et l’avenir économique de la Martinique qui sont directement concernés.
Une baisse continue de l’activité depuis 2023
Selon les données présentées lors de la conférence de presse, les indicateurs du secteur sont orientés à la baisse depuis plusieurs années. Les logements autorisés, les mises en chantier, les surfaces de locaux autorisés ainsi que l’activité globale du bâtiment enregistrent un recul constant.
Principaux indicateurs évoqués
| Indicateur | Évolution constatée |
|---|---|
| Emplois intérimaires BTP | -22,5 % |
| Effectifs salariés | -4,9 % |
| Ventes de ciment (janvier 2026 vs janvier 2025) | -6,01 % |
| Ventes de sacs de ciment | -10,7 % |
| Attestations électriques domestiques (Consuel) | plus de -50 % en janvier |
| Crédits LBU annoncés | division par deux |
La baisse des attestations de conformité électrique, considérée comme un indicateur avancé de l’activité, confirme également le ralentissement du nombre d’opérations réellement livrées.
Une filière stratégique fragilisée
Le BTP représente historiquement un secteur structurant pour l’économie martiniquaise. Au-delà des entreprises de construction elles-mêmes, toute une chaîne économique dépend directement de son activité :
- artisans,
- bureaux d’études,
- architectes,
- transporteurs,
- distributeurs de matériaux,
- industriels,
- intérim,
- formation professionnelle,
- collectivités locales.
Comme l’ont rappelé les intervenants, lorsque le BTP ralentit, c’est l’ensemble de l’économie locale qui est impacté. Le secteur joue également un rôle central dans :
- la production de logements,
- l’aménagement du territoire,
- l’entretien des infrastructures,
- la rénovation énergétique,
- l’emploi des jeunes,
- les recettes fiscales des collectivités.
Le logement social au cœur des inquiétudes
L’un des points les plus préoccupants évoqués concerne la Ligne Budgétaire Unique (LBU), principal outil de financement du logement social outre‑mer. Selon les annonces relayées lors de la conférence de presse, les crédits disponibles pourraient être divisés par deux. Pour les professionnels, les conséquences pourraient être considérables.
Impact estimé de la réduction de la LBU
| Élément | Estimation |
| Réduction des crédits LBU | environ -50 % |
| Impact potentiel sur les opérations | 100 à 120 millions d’euros |
| Part moyenne de la LBU dans une opération | 15 à 20 % |
Jean‑Yves Bonnaire rappelle que cette situation remet directement en cause les perspectives de relance du logement social en Martinique. La question dépasse largement le simple secteur du bâtiment. Une baisse de la construction signifie également :
- moins de logements disponibles,
- moins de recettes fiscales,
- moins de capacité d’investissement public,
- moins d’activité pour les entreprises locales.
Une hausse généralisée des coûts de construction
À cette baisse d’activité s’ajoute une forte augmentation des coûts. Les professionnels évoquent une hausse continue des prix des matériaux depuis plusieurs années, aggravée aujourd’hui par plusieurs facteurs internationaux.
Produits particulièrement concernés
| Matériaux | Hausse évoquée |
| Produits PVC | +10 à +20 % |
| Membranes d’étanchéité | +10 à +20 % |
| Produits sidérurgiques | environ +10 % |
| Produits importés BTP | +4 à +5 % |
Les coûts logistiques et de transport continuent également d’exercer une pression importante sur les prix finaux. Pour les entreprises, cette situation devient extrêmement difficile à absorber, notamment dans le cadre des marchés publics déjà contractualisés.
Le mécanisme carbone européen : un nouveau choc pour les outre‑mer
Parmi les sujets les plus techniques abordés lors de la conférence figure le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF). Cette réglementation européenne vise à taxer certains produits importés afin de rééquilibrer la concurrence entre industries européennes soumises à des obligations de décarbonation et industries étrangères. En Martinique, deux intrants sont particulièrement concernés :
- le clinker utilisé dans la fabrication du ciment,
- les engrais azotés.
Conséquences redoutées
| Produit concerné | Impact potentiel |
| Clinker | hausse du coût du ciment |
| Engrais azotés | hausse importante pour l’agriculture |
| Ciment | hausse estimée jusqu’à 30 % |
Les représentants du secteur dénoncent une réglementation inadaptée aux réalités des régions ultrapériphériques. La Martinique ne dispose pas d’un marché suffisamment vaste pour produire localement certains matériaux stratégiques et reste dépendante des importations.
Une crise de l’emploi et de l’attractivité
Le ralentissement du secteur produit également des effets très préoccupants sur l’emploi. Les entreprises expliquent rencontrer simultanément :
- une baisse d’activité,
- des difficultés de recrutement,
- un vieillissement de la main‑d’œuvre,
- un manque d’attractivité des métiers.
Plusieurs professions sont particulièrement en tension :
- maçons,
- carreleurs,
- menuisiers,
- charpentiers,
- étancheurs.
Les dirigeants alertent également sur le manque de visibilité économique qui empêche les entreprises d’embaucher durablement. Dans ce contexte, la filière craint une disparition progressive des compétences locales.
Une économie martiniquaise sous pression
L’ensemble des intervenants ont insisté sur un point central : la crise du BTP ne concerne pas uniquement les entreprises du bâtiment. Elle touche l’ensemble du tissu économique martiniquais. Lorsque les investissements publics ralentissent, lorsque le logement social recule et lorsque les coûts explosent, ce sont également :
- les ménages,
- les collectivités,
- les commerces,
- les services,
- les jeunes en formation,
- les sous‑traitants,
- les fournisseurs,
qui subissent les conséquences. Le BTP reste un puissant multiplicateur économique. Chaque chantier génère de l’activité indirecte, des emplois et des recettes locales.
Une nécessité de clarification et de stratégie
Au cours de l’interview, Jean‑Yves Bonnaire appelle l’État à clarifier rapidement ses orientations concernant le logement social et les dispositifs budgétaires. Les professionnels réclament également :
- davantage de visibilité,
- une adaptation des normes européennes aux réalités ultramarines,
- un soutien renforcé au logement,
- une meilleure prise en compte des surcoûts structurels des territoires insulaires.
Le sujet du sourcing régional des matériaux de construction apparaît également comme une piste stratégique pour réduire certaines dépendances.
Un secteur à un tournant
La conférence de presse de la FRBTP Martinique aura mis en lumière que le secteur du BTP fait face à une accumulation de contraintes économiques, réglementaires et financières. Pour les professionnels, le risque n’est plus celui d’un simple ralentissement conjoncturel mais d’un véritable décrochage structurel. Dans un territoire confronté à des enjeux majeurs de logement, d’emploi et d’aménagement, la question du bâtiment devient désormais une question économique et sociale centrale. Comme l’ont rappelé plusieurs intervenants ( Michel NEROVIQUE, Stephane ABRAMOVICI, Philip Eadie, Jean-Yves Bonnaire, Franck Mogade, Jean-François Caclin, Catherine Rodap ), derrière les chiffres et les indicateurs, c’est toute la capacité du territoire à construire, rénover, investir et préparer l’avenir qui est aujourd’hui en jeu.
